Prison civile de Casablanca · Printemps 1976
À sa petite sœur Bahia
Ma Bahia(1),
À vrai dire, je ne trouverai pas les mots qui puissent traduire tout ce que j'ai ressenti pour toi pendant ces trois derniers mois d'arrestation. Je remplirai tout ce papier et combien il est petit pour un amour si tendre et je trouverai cela insuffisant. Depuis que je vous ai quittés le jeudi 15 Janvier à 6 heures(2), j'ai gardé une minute, nuit et jour, je n'ai cessé de penser à toi, à tes grands yeux qui ressemblent à un océan proche de moi et je voyais comme un film tous les moments que nous avons passés ensemble et je me réjouis d'avoir vécu avec toi, et Khadija et Fedoua(3) et quand je me réveille le matin, je vous dis bonjour, je vous embrasse.
Ma chérie, ne souffre pas de mon absence car je suis sûre que l'avenir nous unira et qu'il nous réserve des bonheurs immenses. Je vais être un peu moraliste et te demander de prendre soin de ta santé et de tes études, car je veux que tu réussisses ta médecine. Nous devons vivre pleinement chaque seconde, la vivre sous différentes manières.
Bahia, j'attends de toi surtout des lettres ; elles rempliront ma vie et meubleront mon temps. Je me porte assez bien à part quelques perturbations physiques, je ne m'ennuie pas avec mes compagnes(4). Je voudrais aussi des livres (mes livres de pédagogie, psychologie – Freud – littérature), des timbres et du papier blanc. Envoie-moi des photos récentes de Fedoua, elle me manque terriblement. Vous me manquez toutes. Je veux mon pull rouge et mon pull violet.
J'embrasse très fort Khadija et Fedoua.
Saïda Menebhi
Poèmes - Ecrits - Lettres de Prison
Éditions Feed-back, Rabat, 2000