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La correspondance

Prison civile de Casablanca · 3 juin 1976

À sa sœur Khadija

Ma sœur chérie Khadija,

Ce soir, une nostalgie terrible de toi, de Fedoua, de Bahia, enfin de tous. J'ai une grande envie de me retrouver de nouveau parmi vous mes bien-aimées, ma maison, mon travail, enfin encore, tout, tout. Mon amour et ma tendresse pour toi Khadija chérie m'envahit telle qu'une nuit éclairée par la pleine lune. Je souffre de votre absence autour de moi ou plutôt de la mienne mais je suis heureuse que vous pensez à moi et que n'importe quelle parole ou geste qui fut mien vous permet de passer quelques minutes en ma compagnie. Je patiente. Je suis calme mon désir incommensurable d'être dans tes bras, comme une enfant, ton enfant, et (...) de Fadoua adorée, et je rêve, je vole dans les rêves comme un oiseau dans le ciel bleu de cet été. Je rêve de vous, je vous imagine et je vous vois, dans ta chambre ou dans celle de Bahia, en train de papoter, de vous taquiner comme nous aimions si bien le faire. Il est environ sept heures du soir et je n'entends autour de moi que le murmure des femmes. Cette heure où je passais souvent te voir, t'embrasser, te dire bonjour. Eh bien, je te le dis encore à travers les portes et les barreaux, à travers les murs et les enceintes. Viens, Khadija chérie, viens toujours me voir, je ne peux me passer de ta visite, de ton regard. Chaque jour, chaque minute je t'attends, de tes yeux je puise ma persévérance et elle est grande. Je te parle comme Aziz(1), n'est-ce pas ? Eh bien aussi différent que soit cet amour, le mien est fort. Rappelle-toi ce que nous disions sur la correspondance et les visites, c'est le seul lien matériel pour moi, prisonnière. Plus qu'une nuit et un jour et tu seras en face de moi, et ton regard me pénétrera jusqu'aux entrailles. Alors à Samedi et grosses bises pour toi, Bahia et Fadoua.

Je vous aime, je pense à vous.

Saïda Menebhi

Poèmes - Ecrits - Lettres de Prison

Éditions Feed-back, Rabat, 2000